Il n'est pas tard. Le ciel est gris moquette. Les gens finissent de dîner devant les pubs, avant Thalassa. Nous sommes vendredi. Dure journée. Tu te reposes, jaunâtre et fatigué. Tu as tout le temps froid. Tu t'es enroulé, habillé, dans la couette. Tu ne me touches plus, ne me regardes pas. C'est ta première chimio. Troisième jour. J'aimerais bien un peu d'amour. Un peu.
Les cancers n'existent plus ! Les tumeurs ont disparu ! La cancérologie (ou science de la bêbête) n'a plus lieu d'être ! Comblement du trou de la sécu, congés payés ou pré-retraite des pontes et autres experts et surtout, rémission pour les malades en souffrance ! Un rêve ? Non ! Pas du tout ! C'est écrit en gros, là, sur un panneau signalétique de l'hôpital Tenon : on-co-lo-gie. Ce n'est pas pareil mais c'est la même chose. Les effets secondaires sont identiques mais l'effet primaire (je vais voir mon « oncologue » - Ton quoi ? – T'occupes, c'est rien, juste un truc qui pousse, comme les ongles ou les cheveux...) est moins terrifiant. Quoi qu'en disent les médecins, les mots (maux ?) font aussi avancer la science !
Il était quoi, cinq heures et demi, l'autre matin ? J'étais dans un taxi, direction Montparnasse. Un train à 6 heures 20, je me souviens. Un reportage quelque part, encore un. On descendait vers République, moi et le chauffeur black, un grand muet qui n'avait même pas mis sa radio. La voiture sentait les fins de voyage : une odeur de biscuit sec, poussiéreux et chaud. Le type devait être un noctambule. On a enfilé les feux de la rue du Faubourg du Temple comme de grosses perles vertes. Nous étions seuls. De rares rectangles encadraient leur lumière blanche aux façades pauvres des maisons.
La nuit était sans étoiles. Je savais, bien que l'air fût frais, le ciel ordinaire, que la journée allait être belle. On fonçait vers la gare, enchaînant ruelles sombres et artères vides. Paris nous appartenait et nous étions tous deux, le black et moi, comme cette ville : énormes, géants, destinés. Capitals.
Si jamais cette histoire, la nôtre, devait mal se terminer ; si jamais, 37 ans, veuve et trois orphelins ; si jamais Ciao Pantin ; si jamais la déréliction, le fond, l'absence de désir : je reviendrai à Paris et à ses petits matins, au bitume frais, aux taxis muets, aux rues désertes, aux gares ventées, aux étoiles qu'on devine sans les voir jamais, aux bâillements, au café, au manque de sommeil. Je regarderai Paris. Je me gaverai de ses « toujours pareils ». Je saurai que tout est à sa place. Que tout devait être. Je naviguerai entre mon avant et cet après. Je retournerai à l'immanence.
Interlude / La veuve et l'orphelin.Une bataille sans médaille. J'ai perdu quelqu'un. J'ai perdu.
Retirez-moi ces mérites.
« Perte » : ça sonne comme un dégoût.
Dire qu'il y a des gens qui n'ont jamais fait l'amour.
Dire qu'il y a des gens qui n'aiment pas les enfants.
Dans la rue, je croise de nombreuses vaches. Oh, la laideur de l'homme !
Je ne suis vraiment pas à plaindre !
Un commerçant m'a appelé mademoiselle. Il n'a pas dû me regarder.
Ai-je vraiment changé ? En tout cas, les enfants vont bien.
Je n'aime pas la télé. Rien n'y est vrai. Que suis-je donc en train de vivre ?
J'ai eu beaucoup de chance. Je vais m'y remettre.
Je suis heureuse. C'est plus fort que moi.
Je ne peux rien à tout cela !!