Miettes de Crabe - Prologue

Je garde sans le dire notre amour.

Le plus laid, le plus beau, le plus intime, je n'en parle pas.
Je garde sans le dire notre amour. Sans m'y rendre, sans le confondre.
Les mots ont le pouvoir étrange de se ressaisir de leur récit, de devenir en quelque sorte propriétaires de l'histoire qu'ils disent. Ce sont de gentils assassins. On finit par oublier ce que l'on a vécu : on les croit.
Je crains cette falsification de petits dieux.
Je ne saurais raconter notre histoire - on la devinera, pourtant, en filigrane.
Je te le répète : je garde sans le dire notre amour. Sans m'y rendre, sans le confondre. Je te reste fidèle. J'écris mais je me tais.
Je te retiens.




Un matin, en semaine.

Le petit déjeuner sur la table de la cuisine. Deux enfants assis ; un troisième, en haut, qui se réveille. Tu es debout, à côté du tiroir à couverts. Tu pestes, un couteau à la main, contre le cuir de ta ceinture dans lequel tu as du mal à percer un nouveau trou. Bien sûr, un cran en moins.
Le cancer a un goût à la fois étrange et quotidien.


Memento mori
Il mesurait 1m72. Il faisait du 42.
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# Online seit Samstag, 28. März, 2009 um 12:14

Geändert am Montag, 30. März, 2009 um 04:10

Février 2002 - l'Annonce faite à...

« Imaginez : vous êtes au pied d'une montagne... Et cette montagne (enfin, plutôt, cette énorme montagne...) il va falloir l'escalader si vous voulez guérir !! »
Voilà ce que t'a dit le premier cancérologue que tu as rencontré, celui qui t'a annoncé - avant de t'orienter vers l'hôpital Tenon - que tu avais 50, 60% de chance de guérir, peut-être plus, peut-être moins, comment savoir, on ne peut rien dire, rien n'est figé, tous les examens ne sont pas faits, et puis, tout dépend de la manière dont vous supporterez les traitements, car oui, il s'agit déjà de « supporter » ; la montagne est haute, « supporter », c'est tout dire...

Bon, allons-y. Va mos pour la montagne. Le glacier blanc. Le pic quaternaire. Allons-y, même si, ni toi ni moi, n'avons jamais fait d'alpinisme.


En fait, nous l'apprendrons plus tard : dès cet instant, tu étais condamné.




Choses lues
« Tout cancer crée un traumatisme psychologique, une fracture venant rompre le cours habituel de la vie (...) L'annonce de la maladie constitue en elle-même toujours un choc psychologique, une crise existentielle dont on a individualisé différentes phases. La sévérité de cette crise dépend de trois facteurs : la façon dont la maladie est annoncée par le médecin, la gravité ressentie par le malade, et ses capacités de résistance psychologiques (...) Il y a donc ici trois règles d'or à respecter :

1 – Il faut dire la vérité avec les mots choisis.
(...) il n'est pas nécessaire de marteler le discours avec le terme « cancer » une fois que le malade a compris ce qu'il en était (...)
2 – Il faut dire la vérité avec espoir.
(...) il faut toujours laisser le bénéfice du doute en faveur du succès. On ne peut gagner une guerre que si, avant de la livrer, on a l'espoir de la gagner (...)
3 – Il faut dire la vérité sans jamais finaliser.
(...) Toute maladie aussi évoluée soit-elle, doit donc être considérée par le médecin comme potentiellement guérissable. »

Extrait du site Internet de l'ARTAC – Association pour la Recherche Thérapeutique Anti-Cancéreuse. www.artac.info




J'avais tiré les cartes. J'ai l'habitude. Je fais souvent cela quand je veux savoir. Je me souviens : la dernière était un soleil. Au fond, je ne m'inquiétais pas...



Memento mori
Il avait les mollets assez poilus et des yeux de fille.
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# Online seit Samstag, 28. März, 2009 um 12:26

Geändert am Montag, 30. März, 2009 um 04:08

Mars 2002 - Nos ignorances, pas de jardin

Ils « pensent ».
Ils ne savent pas.
Ils cherchent.
Nous, on attend. On croit, osant l'espoir entre deux néants.



On attendait ce jour-là de nouveaux résultat : on allait enfin qualifier ce cancer – lui donner contenance.
C'était dans un champ d'oliviers, quelque part près d'Aix. J'étais en reportage pour le Ministère de la Justice, plus exactement pour la Protection Judiciaire de la Jeunesse - les enfants battus, abusés, les délinquants... Nous nous étions éparpillés dans le champ, immense, guettant les olives toutes jeunes. Bientôt, les gosses les ramasseraient, feraient de l'huile, vendraient le fruit de leur labeur. Apprendraient au passage la valeur des choses. La sueur, le travail, l'argent. Et aussi le temps puisque les olives n'étaient pas mûres.
Je me souviens, il y avait devant nous un figuier sauvage et, au bord du chemin, du thym en fleurs ; les fleurs mauves, tièdes au toucher. Des fleurs de garrigue, d'été. Déjà. Un éducateur, un de ces hommes qui sont la compassion du monde, m'en avait gentiment cueilli quelques branches « pour ramener à Paris ».
Le thym sentait terriblement fort : je l'avais mis dans mon cartable.
Le moment était opportun. Puisqu'il faisait doux. Que le chemin était blanc de gros cailloux. Puisque l'espace, le silence, la route que l'on ne voit pas, qu'on n'entend plus.
J'ai fait ce que jamais je ne fais en reportage : j'ai sorti et allumé mon portable. Je savais que ton message m'attendait.
Je n'entendais pas bien - il y avait du vent... - j'ai néanmoins saisi : « tumeur cancéreuse grave ». J'ai remis mon portable dans mon sac. Repris la promenade. Parlé. Souri.
Tu étais quelque part à Paris. Vivant.
Les oliviers descendaient jusqu'à la mer.


Ce que je sais du cancer ? Pas grand-chose. Je sais qu'aujourd'hui cela se soigne bien ; enfin, mieux qu'avant. Rien à voir. Chimio allégée. Protocoles médicaux adaptés. Effets secondaires maîtrisés. Il y a des guérisons. La rémission n'est pas rare.
Je sais aussi qu'il y en a plein des cancers ; un par famille au moins. On a tous un ou deux cancéreux, plus ou moins lointains, à raconter, en réserve. « Moi, ma tante... » ou « au boulot, je connais quelqu'un... » Et l'un en général est mort tandis que l'autre est vivant.
Sinon, je sais que le cancer n'est pas juste et que des enfants en crèvent.
Voilà, c'est tout. Ah non ! J'apprends par Sonia, une amie qui travaille à La Ligue, que les cancers sont classés comme les appartements : par taille. Il y a les petits T 1, les T 2 et, plus gros, plus anciens, plus graves, les T 3 et les T 4. Celui de Gilles est ancien, gros et grave. Reste à savoir si c'est un trois ou quatre pièces et à faire l'exact état des lieux avant le grand déménagement.



Tumeur. Tu meurs ?
En vie. Envie ?
Désir. Des irréels ? Des irrationnels ? Des irrecevables ? Des irréconciliables ? Des irréductibles ? Des irrectifiables ? Des irréparables ? Des irrécupérables ? Des irrémédiables ? Des irrémissibles ? Des irréméables ?



Choses racontées
« Il était une fois un OGRE qui aimait, aimait les enfants ; il les aimait beaucoup... il aimait beaucoup les manger ! Mais, mais, mais, mais, mais, mais, mais... il n'en avait jamais mangé ! Tu vas me dire : « Il ne peut pas aimer les enfants, il n'en a jamais mangé ! » Tu as raison, mais... (le dernier !) l'histoire est comme ça : un point c'est tout ! »


Cette toute petite histoire, écrite par ma fille de 10 ans, peu de temps après qu'on lui eut annoncé la maladie de son père, m'avait profondément touchée. J'avais vu l'ogre comme un cancer et cette histoire comme la vie.
L'ogre et la maladie ignorent ce qu'ils font, ce qu'ils signifient.
L'histoire et la vie ne sont que des points. Des points, c'est tout !





Je crois qu'on a beaucoup de chance, tous les deux.
Cela fait longtemps que nous nous savons mortels.

Oui, je crois qu'on a beaucoup de chance.
Nous avons toujours su que « cela » pouvait nous arriver.

Je crois qu'on a beaucoup de chance, encore.
Nous n'avons jamais cru que la vie était droite. Juste. Juste ou injuste. Nous savons tous les deux que la vie « est » et se contente « d'être ».

Je crois qu'on a la chance aussi, d'avoir donné.
Osé l'attention et la délicatesse. D'avoir cherché l'autre.
Aujourd'hui, on engrange, on stocke, on fait des réserves d'intentions.

Dernière chance avant avis de tempête, nous sommes parents.
Nous avons trois enfants. Forcément relever la tête !




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# Online seit Sonntag, 05. April, 2009 um 06:48

Nos ignorances, pas de jardin (suite...)

Si tu meurs, Gillou, je referai ma vie. Désolée si déjà je t'enterre mais c'est une promesse faite à moi-même. Rien de grave : un chocolat très chaud que je boirais après le ski, un sablé légèrement salé que j'imagine posé près d'une théière... en fait, une gourmandise au conditionnel.
Ce n'est pas un souhait, donc. Ni un caprice.
Juste une excellente raison de te survivre.



Tu jouais de la guitare.
Je continuais à chanter.
Comment faisait-on ?
Etait-ce donc supportable ?


Choses répondues
J'ai commencé la rédaction de « Miettes de crabe ».
C'est un grand cahier de travaux pratiques de couleur marron. Dessus, il y a écrit : « Géographie, Sciences Physiques, Sciences naturelles » ; c'est tout à fait ça ! Je te l'avais caché car j'y ai dessiné au gros feutre, en première page, un énorme crabe noir, l'air mauvais, les pinces menaçantes.
Je ne veux pas te faire peur, te faire mal.
Tu es en caleçon, ton caleçon noir à bords orange. Je vois tes côtes comme des arêtes, le sternum à plat, un véritable couteau, tes guiboles de fillette. C'est le soir. Tu te changes dans notre chambre ; je suis assise à mon bureau. Le moment est opportun puisque le cahier, justement, est grand ouvert devant moi.
Je te raconte, t'explique, te montre même mon dessin.
Tu me réponds : « Ça ouvre un pan d'écriture sur une problématique pas forcément facile à aborder. Pour un écrivain, cela offre un champ intéressant. Si ça peut t'inspirer, c'est très bien. En plus, tu as une vraie posture : cela te donne un bon angle d'attaque... » (sic)

Je m'interroge : tu ne changeras donc jamais ?






Tous les deux, on s'aimait. Heureusement !


Interlude / L'Amour

L'amour, oui, bien sûr, il faudrait dire quelque chose sur l'amour. Il faudrait.
Je suis pudique et je devrais me tenir nue. Je ne suis pas généreuse, je ne suis pas répandue. J'ai froid. Je me fonds, je me noie. Je recule, reviens, refoulée. Je tremble. Je me tais.
L'amour ? J'ignore tout de cette monstruosité.





Premier rendez-vous avec celui dont on ne pourra jamais oublier le nom. Dont on se souviendra quoi qu'il advienne, c'est comme ça. On n'avait rien demandé, le voilà qui surgit dans notre vie, il a un nom, on le connaît à peine mais il prend drôlement de place : ton cancérologue. Ce médecin est un chic type. Il a la délicatesse d'avoir, comme toi, quarante ans, et 3 enfants du même âge exactement que les nôtres. Il prend le temps : « Moi, c'est deux filles, un garçon. » Ah non ! Nous, c'est deux garçons, une fille. Je ne sais plus pourquoi, on parle de la faillite d'Eron, d'Arthur Andersen. Il nous demande (il est encore plus nul que moi en géographie, décidément, c'est un chic type...) il nous demande donc, où est la Somme après qu'on lui a révélé que nous avions une maison de campagne, là-bas.
– C'est en Picardie...
– Ah oui ! La Picardie !

Il questionne : « Madame travaille ? » Oui, elle travaille la madame. On parle un tout petit peu des antécédents (et pour cause, il n'y en a pas) et des scanners qu'il a déjà vus. C'est une tumeur du cardia. Je suis curieuse : « Oui, mais ça s'appelle comment ? » Réponse – je m'en doutais : « C'est un cancer. » Je répète : « Oui, mais ça s'appelle comment ? » Effectivement, la chose porte un nom scientifique aussitôt oublié mais visiblement bien identifié par la médecine. Nous apprenons qu'il y en a 4 000 par an, des comme ça, qui se déclarent généralement chez des personnes de 60 ans. C'est très rassurant : nous sommes en terrain connu et Gilles est jeune. Reste le poids, l'alimentation. Perte sèche de 9 kilos : il faut arrêter de maigrir, les compléments nutritionnels deviennent obligatoires. Nous passons cinq minutes, oui, cinq vraies minutes, à cerner les goûts culinaires de Monsieur. Soupes, jus ou yaourts ? Vanille, pamplemousse, fruits exotiques ? Il cherche dans son Vidal, ne veut en louper aucun, proposer le plus, le meilleur, le choix. On opte pour un assortiment de tout, soupes exceptées ; celles-là, autant les faire maison. Voilà, la question semble réglée. Au fait, la chimio commence demain. Oui, demain, déjà. Mais j'ose lui tendre une feuille à dessin, format 21 X 29,7 apportée à l'occasion et lui demander de bien vouloir reproduire « à l'échelle s'il vous plaît », oesophage, estomac, cancer et ganglions. Je précise pendant que Gilles se marre bêtement : « C'est pour les visualisations ; Gilles va faire de la sophrologie. » J'interroge encore : « Quelle couleur les ganglions ? Quelle texture ? » Il s'exécute très gentiment. Il est aussi nul en dessin qu'en géographie.
Cela ne change rien à l'urgence. La chimio commence demain.


Tu sais, ça y est. 130 000 Euros.
Je l'ai vendue, notre maison de campagne.






Nos enfants. Florence a 10 ans. Alexis, 8 et demi. Dans quelques semaines, Marc en aura 5.

Aujourd'hui, Flo a 13 ans.
Je lui ai offert un portable pour son anniversaire.



Memento mori
Il ne craignait rien des puzzles de 6 000 pièces.
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# Online seit Sonntag, 19. April, 2009 um 11:40

Avril 2002 - Gris moquette


Il n'est pas tard. Le ciel est gris moquette. Les gens finissent de dîner devant les pubs, avant Thalassa. Nous sommes vendredi. Dure journée. Tu te reposes, jaunâtre et fatigué. Tu as tout le temps froid. Tu t'es enroulé, habillé, dans la couette. Tu ne me touches plus, ne me regardes pas. C'est ta première chimio. Troisième jour. J'aimerais bien un peu d'amour. Un peu.


Les cancers n'existent plus ! Les tumeurs ont disparu ! La cancérologie (ou science de la bêbête) n'a plus lieu d'être ! Comblement du trou de la sécu, congés payés ou pré-retraite des pontes et autres experts et surtout, rémission pour les malades en souffrance ! Un rêve ? Non ! Pas du tout ! C'est écrit en gros, là, sur un panneau signalétique de l'hôpital Tenon : on-co-lo-gie. Ce n'est pas pareil mais c'est la même chose. Les effets secondaires sont identiques mais l'effet primaire (je vais voir mon « oncologue » - Ton quoi ? – T'occupes, c'est rien, juste un truc qui pousse, comme les ongles ou les cheveux...) est moins terrifiant. Quoi qu'en disent les médecins, les mots (maux ?) font aussi avancer la science !



Il était quoi, cinq heures et demi, l'autre matin ? J'étais dans un taxi, direction Montparnasse. Un train à 6 heures 20, je me souviens. Un reportage quelque part, encore un. On descendait vers République, moi et le chauffeur black, un grand muet qui n'avait même pas mis sa radio. La voiture sentait les fins de voyage : une odeur de biscuit sec, poussiéreux et chaud. Le type devait être un noctambule. On a enfilé les feux de la rue du Faubourg du Temple comme de grosses perles vertes. Nous étions seuls. De rares rectangles encadraient leur lumière blanche aux façades pauvres des maisons.
La nuit était sans étoiles. Je savais, bien que l'air fût frais, le ciel ordinaire, que la journée allait être belle. On fonçait vers la gare, enchaînant ruelles sombres et artères vides. Paris nous appartenait et nous étions tous deux, le black et moi, comme cette ville : énormes, géants, destinés. Capitals.

Si jamais cette histoire, la nôtre, devait mal se terminer ; si jamais, 37 ans, veuve et trois orphelins ; si jamais Ciao Pantin ; si jamais la déréliction, le fond, l'absence de désir : je reviendrai à Paris et à ses petits matins, au bitume frais, aux taxis muets, aux rues désertes, aux gares ventées, aux étoiles qu'on devine sans les voir jamais, aux bâillements, au café, au manque de sommeil. Je regarderai Paris. Je me gaverai de ses « toujours pareils ». Je saurai que tout est à sa place. Que tout devait être. Je naviguerai entre mon avant et cet après. Je retournerai à l'immanence.



Interlude / La veuve et l'orphelin.

Une bataille sans médaille. J'ai perdu quelqu'un. J'ai perdu.
Retirez-moi ces mérites.

« Perte » : ça sonne comme un dégoût.

Dire qu'il y a des gens qui n'ont jamais fait l'amour.
Dire qu'il y a des gens qui n'aiment pas les enfants.

Dans la rue, je croise de nombreuses vaches. Oh, la laideur de l'homme !
Je ne suis vraiment pas à plaindre !

Un commerçant m'a appelé mademoiselle. Il n'a pas dû me regarder.

Ai-je vraiment changé ? En tout cas, les enfants vont bien.

Je n'aime pas la télé. Rien n'y est vrai. Que suis-je donc en train de vivre ?

J'ai eu beaucoup de chance. Je vais m'y remettre.

Je suis heureuse. C'est plus fort que moi.

Je ne peux rien à tout cela !!
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# Online seit Sonntag, 26. April, 2009 um 09:22